La priorité, c’est de changer d’imaginaire, non ?

Les récits façonnent le monde ?

Alors que le désastre écologique progresse sans cesse, les populations perçoivent qu’il ne s’agit pas juste d’un problème technique, mais quelque chose qui questionne leur mode de vie tout entier, d’où les incantations à d’abord déterminer ce qui semble nous condamner à mener ce mode de vie délétère.

L’empire des rêves

Dans l’Histoire, cette « bataille des imaginaires » a été surtout menée par les Etats-Unis, qui ont fait de leur machine à rêve un des piliers majeurs de leur hégémonie ; ce soft power, médié par l’influence culturelle, se décline en 3 axes :

  • le globishGlobal English ») comme vecteur de communication entre non-anglophones, régnant sans partage sur internet, et employé par tous pour « faire cool »
  • films hollywoodiens et musique anglo-saxonne dominant largement la culture audiovisuelle
    (il paraît d’ailleurs que l’une des conditions d’application du plan Marshall était une ouverture totale des salles de cinéma européennes aux films américains)
  • la « McDonaldisation » du monde (grandes corporations déployées dans tous les recoins du monde, comme Coca-Cola, Levi’s, les GAFAM …

Liste des films « prise de conscience »

Si la fabrique des imaginaires est si déterminante, il suffirait de l’appliquer à l’écologie, non ? Deux/trois matraquage d’éducation, une bonne décolonisation des esprits, et ça y est le tour est joué ! Voyons d’un peu plus près à quoi ont abouti les communications autour de l’écologie des dernières décennies :

  • La photo du lever de Terre de 1968 aurait fait redécouvrir la Terre aux fans d’exploration spatiale et au monde (de même Blueturn en 2015, une vidéo en continue par satellite) : même si l‘overview effect en a probablement converti quelques-uns, les projets pour « quitter notre vieille planète fatiguée » vont toujours bon train (cf section suivante).
  • « Soleil vert [Soylent green] » (1973) et « Mad Max » (1979) nous dépeignaient des futurs aux ressources épuisées et un éclatement des sociétés, mais cela n’a pas empêché Reagan de proclamer en 1981 « America is back » ▪.
  • Des fictions comme « Princesse Mononoké » (1997) devinrent des emblèmes écolos, mais leur réelle efficacité à changer les comportements reste à démontrer.
  • « Matrix » (1999) nous montrait un monde dévasté par l’emprise technologique et la technocratie, mais les années qui suivirent constituèrent la consécration du “Web 2.0”.
  • 2004 et son « Super Size Me » n’a pas marqué la fin de la prolifération des McDo, et « The End of Suburbia » n’a pu éveiller que les esprits les plus critiques au problème du pic pétrolier.
  • « Une vérité qui dérange » (2006) — même s’il fit plus de bruit qu’« Une suite qui dérange » (2018) popularisa certes le problème du dérèglement climatique, mais n’est pas rentré dans toutes les têtes aussi fortement que les désastres suite aux cyclones tropicaux par exemple.
  • « Wall-E » montrait en 2008 l’absurdité de la croissance matérielle et du rêve d’évasion spatiale, pourtant la masse des produits fait par l’humain n’a cessé d’augmenter depuis, pour arriver à dépasser la biomasse vivante.
  • « Home » (2009, Yann-Arthus Bertrand) et « Samsara » (2011) nous rappelaient les beautés de notre monde, mais le mode de vie à l’occidentale devait lui aussi être conservé.
  • Enfin, « Demain » (2015) (bien plus vu que sa suite « Après Demain » (2018)) faisait naître des espoirs « d’écologie positive”, mais la majorité des projets montrés n’ont pas tenu leurs promesses.

N’y-a-t-il pas toujours un contre-imaginaire ?

C’est l’argument rappelé par Laure Noualhat (Bridget Kyoto), aussi en voix off dans Après Demain : il y a en fait une multitude de récits en opposition, et celui de l’écologie — en plus de ne pas être du tout homogène — n’est pas celui de tout le monde. Ainsi, suite au 1er épisode de la COVID, « les imaginaires colonisés du monde entier allaient se charger d’annuler nos efforts… », malgré la réduction des pollutions pendant le confinement.

Une représentation pernicieuse : oui la pollution est démesurée, mais on peut dormir tranquille car on va inventer d’ici 2030 des technologies pour recycler tout ça (forum économique mondial de Davos, 2018)

Exemple d’imaginaire délétère : le techno-progressisme tourné vers l’Espace

Parmi ces fictions « faciles », on retrouve celle de la conquête spatiale et des voyages interstellaires : il s’agirait d’aller sur Mars, Vénus ou de coloniser je ne sais qu’elle lune à plusieurs années lumières. Pourtant les planètes candidates sont soit trop loin soit trop inhospitalières, et terraformer Mars semble être en outre un bon gros cul-de-sac [3].

Adaption du meme Who killed Hannibal?

Nous sommes très forts pour nous auto-baratiner…

… même pour croire qu’on serait plus fort que les imaginaires !

Il faut néanmoins reconnaître que bousculer nos imaginaires peuvent aussi nous faire sortir de notre auto-baratin. Rester enfermé dans un mode de pensée désuet, à trop faire confiance à nos croyances, en ignorant les données réelles que l’on a devant les yeux est ainsi typique d’un mode de pensée qui n’a pas su changer à temps : « Les japonais ne peuvent pas se permettre d’attaquer Pearl Harbor », « Internet de percera jamais », etc., comme le rappelle ce billet de Signaux Faibles [15].

Est-ce vraiment nos imaginaires qui commandent ?

Comment, donc, expliquer ce décalage entre ce que nous croyons (nos récits) et ce qui est (par nos actes) ?

Que faire si notre récit ne pointe pas vers du « mieux » ?

De plus, un des points aveugles des récits optimistes « de ralliement » est de toujours présenter un tableau d’un monde forcément meilleur, plus solidaire, plus juste, plus vert, plus désirable, etc. Pourtant nous savons déjà que plusieurs choses ne vont aller qu’en s’empirant, et il y a fort à parier que les conditions de vie pour une grande partie des humains vivants sur Terre actuellement soient largement dégradées à l’avenir — si ce n’est impossible, aussi dépendant que nous sommes de l’énergie abondante et bon marché.

Un écolo essayant de ne pas faire dériver les imaginaires qu’il a créé…

Utiliser le Spectacle et la mégamachine : perdu d’avance ?

Mais on peut même se demander : est-il seulement possible de promouvoir l’écologie à travers des imaginaires ? Est-ce que ceux-ci sont aussi puissants pour tout type de discours ? Cette façon de faire n’est-elle pas réservé aux idées puériles ou simplistes (type techno-progressisme tourné vers l’Espace) ?

© Black Mirror, 2011

Un phénomène de temps long

Surtout, il semble primordial de voir que même si la transformation des imaginaires fonctionnait, ce processus de transformation se ferait sur une certaine durée, et présenterait encore par la suite quelques latences pour sa mise en œuvre effective au niveau politique. On le sait bien, les grandes idées n’émergent jamais d’un coup, mais sont le résultat de processus sur des temps longs.

Le monde façonne les récits

Remettons une couche de sciences comportementales. Les études de sociologie comportementale tendent à montrer que ce sont plus les incitations concrètes via des infrastructures — donc l’environnement physique — qui influent sur les comportements, plus que l’éducation « par sermon » (les exemples foisonnent : les rues plus étroites diminuent l’utilisation de la voiture, rendre les fast-food moins accessibles réduit le surpoids …). Les récits semblent donc beaucoup moins puissants que des incitations matérielles, du monde physique.

Les récits modulent le cours du monde (ou servent de catalyseur), mais c’est bien le monde qui les façonnent en premier lieu.

L’importance d’un rapport de force (donc des corps, de chaque situation)

Si les récits nécessitent une accumulation de forces pour changer les choses, comme une avalanche a besoin d’une superposition de flocons de neige, il est tout de même nécessaire d’avoir plus que des « imaginaires décolonisés » pour arriver à cette fin.

Les corps sont là, mais devant (ou dans) des écrans. [Zuckerberg au Mobile World Congress, en 2016]
Adapté de P. Malta. Le drapeau du capitalisme a été ici surtout choisis pour le symbole.

Conclusion — pour une approche compositionniste

On a vu en quoi les récits pouvaient être puissants, mais plutôt au service de l’idéologie des puissants, justement : technoprogressisme tourné vers l’Espace pour ne citer qu’un exemple. Les tentatives de fiction écologique « prise de conscience » font pâle figure à côté du matraquage en règle du récit de la technologie salvatrice, précisément car elles essayent d’en imiter les codes. Se battre sur le terrain où le capitalisme excelle, là où il a déjà tout balisé et érigé les règles du jeu me semble ainsi perdu d’avance.

(Gauche) Vu dans le métro à Paris. (Droite) Citation de David Graeber (voir [5]).

Notes

* on peut notamment les rendre plus coopératifs en leur faisant lire préalablement des textes contenant les mots « aide », « harmonie », « juste », « mutuelle », tandis que des mots comme « rang », « pouvoir », « féroce » et « inconsidéré » favorisent l’individualisme. [12]

Références

[1] Grousson, « Astronautes : la fin d’une illusion », Science&Vie (2012), https://www.science-et-vie.com/archives/astraunautes-la-fin-d-une-illusion-36991

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Low-techs, solutions basées sur les écosystèmes, biologie/écologie/évolution

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Max Pinsard

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