Tout est naturel, voyons !

Sommaire

Artificiel VS naturel
Rien n’est naturel ?
Non je sais … tout est naturel !
Il n’y a pas de continuité absolue
Ne plus parler de « nature » ?
L’amoralité de la nature n’excuse pas la dérive prométhéenne
Une problématique surtout sociale et politique
Conclusion
Bonus (critique de Thermodynamique de l’Evolution)
Bonus 2 (critique des optimistes scientistes technophiles)
Notes
Références

Artificiel VS naturel

Dans ce genre de discussion, il est d’usage de rappeler que beaucoup de choses sont plus artificielles que l’on ne le croit : par exemple, les légumes que l’on mange aujourd’hui ont été le fruit de milliers d’années de sélection par l’humain, si bien que l’espèce sauvage d’une pastèque n’a vraiment rien à voir avec ce qu’on a l’habitude de manger [1]. En s’inspirant de Marx, on pourrait dire que « plus rien n’échappe à l’intrusion de l’artifice » [2].

La pastèque (ou melon d’eau), de l’espèce sauvage (gauche) au produit sélectionné (droite).

Rien n’est naturel ?

Il serait alors tentant de penser que rien n’est à proprement parler « naturel ». Comme le dit P. Descola :

Fresque retrouvée récemment au cœur de l’Amazonie, témoignant des constructions culturelles dans cette zone pendant la préhistoire et de la forte influence des premiers peuples sur cette forêt.

Non je sais … tout est naturel !

Mais l’exemple de l’argument sur les plantes peut aussi être vu de façon inverse : il serait naturel de chercher à modifier toujours plus les produits de la nature, étant donné qu’on le fait depuis la nuit des temps. Ainsi, ce que l’on pense artificiel, culturel ou propre à l’humain peut inversement être vu comme quelque chose de tout-à-fait naturel : l’humain utilise des outils et des techniques comme l’élevage ? Les fourmis aussi ! Il modifie la structure des écosystèmes? Les castors et leurs barrages aussi ! Etc.

Couverture du livre « Thermodynamique de l’Evolution » présentant un monisme naturaliste (voir ▪). © éditions Parole
  • il annihile en partie le principe de « pollution », car toute matière a alors une raison d’être, et il suffirait donc seulement de faire émerger un processus terrestre permettant de la re-transformer (une fois qu’elle n’est plus utilisée, à l’instar des bactéries qui mangent la carcasse métallique du Titanic peut-être ?). Cela balaye notamment d’un revers de main les “novel entities” des limites planétaires, “entités synthétiques qui n’ont pas co-évolué avec la nature, mais qui peuvent altérer les processus naturels”(citées comme une des 3 principales limites planétaires). Finit ainsi les polluants organiques persistants (POP) et les microplastiques qui durent sur des temps géologiques ! Tout ceci est na-tu-rel, pas d’inquiétude !
  • il dresse une continuité pure entre toutes les technologies : ainsi, il n’y aurait que l’évolution des savoirs et la sophistication qui sépareraient le gourdin du char Abraham V. Cette continuité brouille la limite entre technologie souhaitable et dommageable : exit la critique de la Technique et la réflexion sur les technologies sobres !
  • il conduit à une sorte de déterminisme, voire de fatalisme : tout ce qu’on pourra faire sur Terre est naturel, et suit la force des choses ; on peut donc dérégler le climat ou provoquer des extinctions massives si cela nous permet de continuer à vivre, c’est finalement plus fort que nous…
Une scène tout à fait naturelle selon la dérive moniste du « tout naturel ».

Il n’y a pas de continuité absolue

Cependant, P. Descola ajoute :

Un feu de brousse aborigène traditionnel (gauche), contre un ratiboisement de forêt pour l’exploitation du charbon à Hambach en Allemagne (droite).

Ne plus parler de « nature » ?

Descola ajoute plus loin :

L’amoralité de la nature n’excuse pas la dérive prométhéenne

Si la dénonciation du sophisme de « l’appel à la nature » est parfois bienvenue, et permet surtout d’éviter de balayer d’un revers de main les sciences humaines et sociales par dérive naturaliste, il faut cependant prendre garde à ne pas tomber dans la caricature inverse : insinuer que tout change de toute façon, que l’humain est là pour modifier l’environnement, voire pour « l’améliorer », en tombant dans une dérive scientiste , par une foi aveugle au progrès (ce vers quoi certains « sceptiques » et « scientophiles » semblent parfois glisser ▪▪). L’humain transforme depuis longtemps la nature, en partie pour s’extraire à certains de ses côtés arbitraires, mais cela ne saurait justifier une quête prométhéenne infinie. En bref, ce n’est pas parce que l’humain peut modifier son milieu de vie voire sa propre condition qu’il doive forcément le faire, et même s’il l’a fait depuis des millénaires.

L’abbaye de Montauban prise à 40 ans d’intervalle.

Une problématique surtout sociale et politique

Pour beaucoup de milieux de gauche enfin, la question environnementale est une fausse question, étant un symptôme du système dans lequel on vit : plutôt que de remettre en cause le mot de « nature », ils questionnent celui d’« environnement » et de sa « préservation » :

Cabane à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes (gauche), et à la ZAD d’Arlon (droite).

Conclusion

On a vu que la distinction entre « naturel » et « artificiel » ou « culturel » n’était pas claire, et qu’elle n’a été mise en avant qu’en Occident, et depuis l’arrivée de la Science moderne. Pour les chasseurs-cueilleurs traditionnels, encore présents aujourd’hui, la « nature » est bien souvent leur « culture », et les limites sont plus floues. Mais cela ne saurait justifier un relativisme total quand aux produits de notre civilisation et leur caractère soi-disant « naturel » : dans les technologies par exemple, même s’il est impossible de tracer une frontière nette entre naturel et artificiel, soutenable et polluant, raisonnable et démesuré, on distingue quand-même avec des critères physiques simples ce qui est plus d’un extrême ou de l’autre.

Forêt primaire, se regénérant toute seule, plantation de conifères et sapin en pastique : lesquels sont naturels ?

Bonus :

Bonus 2 :

Notes

* Il est de même faux de penser que les autochtones ou chasseurs-cueilleurs ne distinguent pas nature et culture, comme le rappelle Claude Levi-Strauss dans « Tristes Tropiques » [11] : « Ainsi les Bororo considèrent-ils que leur forme humaine est transitoire : entre celle d’un poisson (par le nom duquel ils se désignent) et celle de l’arara (sous l’apparence duquel ils finiront leur cycle de transmigrations). Si la pensée des Bororo (pareils en cela aux ethnographes) est dominée par une opposition fondamentale entre nature et culture, il s’ensuit que, plus sociologues encore que Durkheim et Comte, la vie humaine relève selon eux de l’ordre de la culture. Dire que la mort est naturelle ou antinaturelle perd son sens. En fait et en droit, la mort est à la fois naturelle et anticulturelle. »

Références

[1] Francois Parcy, “Domestiquer les plantes” (conférence)

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Low-techs, solutions basées sur les écosystèmes, biologie/écologie/évolution

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Max Pinsard

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