Pourquoi le Québec n’est pas collapso ?

Avertissement : il ne s’agit pas ici de présenter un résumé exhaustif de la vision de l’Effondrement au Québec, ni même de tomber dans une leçon néo-coloniale ou une comparaison stérile, mais le point de vue d’un immigré depuis 4ans.

Nous ne reviendrons pas sur les constats menant à la collapsologie [43], ni même sur sa définition, sa critique [44], ses limites

Comme le dit si bien JM Gancille dans son indispensable essai « Ne plus se mentir », cette approche transdisciplinaire « établi un diagnostic implacable et sans concessions des conséquences ultimes du développement de la civilisation thermo-industrielle ». Bien qu’elle soit critiquable même pour les penseurs de l’effondrement, nous amalgamerons ici la « collapsologie » avec toutes les réflexions autour de « l’Effondrement » (de toute façon, pour les médias de masse c’est la même chose !).

Métrique (tentative)

Les observateurs des médias s’y mettent aussi : Arrêt sur Images a par exemple consacré toute une série d’analyses sur le sujet. Cela fait du sens de recenser les médias français, quand-même bien suivis au Québec. Par contre, il faut s’assurer de ne pas rester dans sa « bulle informationnelle » : ainsi on peut se demander, la collapso est-elle un truc franco-français ?

Arretsurimage.net

Au Québec, le terme « collapsologie » ne donne que 2 résultats sur LaPresse.ca, 3 sur LeDevoir, 0 sur le LeJournaldeQuébec/Montréal, 0 dans TVANouvelles, 0 chez RadioCanada, 1 dans LeSoleil, 1 dans l’Actualité, 1 fois dans le HuffPost Québec [42]. A chaque fois, le mot est brièvement mentionné parmi « les crises ». Pour le terme « effondrement [de la civilisation] », on trouve un peu plus de résultats, au milieu d’articles sur la crise environnementale : les magazines mensuels L’Actualité et Maclean’s en parlent [42], mais l’évacuent assez vite en la considérant trop catastrophiste.

tableau comparatif des mentions de la collapsologie, et de ‘Effondrement dans les médias québécois et canadiens
tableau comparatif des mentions de la collapsologie, et de ‘Effondrement dans les médias québécois et canadiens
*leDevoir , **laPresse, †l’Actualité, ††MacLean’s *** 11 dans l’Obs, 2 dans Libération, 13 dans LeMonde, 2 dans LeFigaro, 1 dans LesEchos, 1 dans LaCroix, 3 dans L’Express, 6 dans LePoint, 5 dans Telerama

Il faut cependant garder à l’esprit qu’il y a 65/8 ~ 8× moins d’habitants au Québec, donc moins de médias, donc moins d’articles, de dossiers, d’études… De plus, il y a probablement moins d’intérêt/d’attrait de traiter un sujet déjà largement documenté de l’autre côté de l’Atlantique : dit autrement, les médias français inondent déjà le net avec leur contenu effondriste.
Mais c’est surtout lorsqu’on tâte le terrain qu’on voit bien, ça ne prend pas. Quand on en parle autour de soi, les gens ne connaissent pas, l’évacuent assez vite, on « déjà entendu le terme effondrement mais doivent prendre le temps de se renseigner sur le concept », ou sont français (vécu).

Alors bien-sûr, il y a Harvey Mead, [harveymead.org] : ayant travaillé au développement durable pour le gouvernement dans les années 90, il présente fin 2017 le résultat de ses désillusions successives et — à l’instar des collapsologues, citant maintes fois le rapport Meadows (FR : Halte à la croissance ?) — explique le dépassement de la capacité de charge des différentes composantes de notre environnement, en détaillant un peu plus le cas du Québec.

(Gauche) Couverture du livre d’H. Mead. (Droite) Affiche d’un atelier sur l’Effondrement en septembre 2019 à Montréal (QC).

L’écoanxiété est aussi devenu un concept récurrent et publicisé, ce qui me donne les mêmes sueurs froides que JM Gancille [41].

Au Canada en général

Le journal « L’Acadie Nouvelle » (représentant les canadiens français des provinces maritimes de l’Est du pays) mentionne les collapsologues dans une étude sur les survivalistes [3]. Je n’ai pas pu cependant creuser beaucoup la question, n’y étant resté que 2 semaines en été. L’étude sans doute la plus éclairante est mentionnée dans “l’Actualité” (mensuel québécois) : jusqu’à 60% des canadiens interrogés penseraient que « le monde va à la catastrophe d’ici les 10 ou 20 prochaines années », avec peu de différences si on restreint au Québec. Ceux-ci considéreraient que personne « n’a à cœur le bien public » : l’individualisme est donc la 1ère clé de lecture.
Les canadiens ressentent aussi beaucoup les changements climatiques, par exemple les pôles se réchauffent beaucoup plus vite, et leur climat majoritairement continental est très impacté avec des hivers beaucoup plus instables, des vagues de chaleur plus forte. Le film-documentaire « Anthropocène : l’époque humaine » est d’ailleurs une production canadienne (non québécoise), et relate avec justesse les effets de cette nouvelle ère géologique.
Ces 2 effets semblent donc faire rentrer l’Effondrement dans l’imaginaire collectif, mais plutôt en terme de crise (qui par définition est solvable si seulement on y mettait les efforts), et non de quelque chose de plus profond (comme une caractéristique du système thermo-industriel, un processus biophysique inévitable, quelque chose de très concret, ou déjà en cours).

Dans le reste du monde

La collapso fait également un peu parler d’elle au Brésil [8], et surtout en Allemagne (la page Wikipedia a une traduction allemande, mais pas anglaise) … Dans le monde anglo-saxon, c’est plutôt la « Deep Adaptation » qui est discutée, ou critiquée [9]*, même si l’essai d’anticipation “The Collapse of Western Civilization - A View from the Future” dressait dès 2014 une base de réflexion fructueuse. La proximité géographique de l’Allemagne explique peut-être son adoption plus rapide du concept, malgré la barrière de la langue (qui est à coup sûr le frein à sa diffusion ailleurs).

Mais qu’en est-il des autres pays francophones ? Dans les pays d’Europe (et limitrophes), la collapsologie est quand-même présente dans la presse : Suisse [14], Belgique [15] (après tout, R. Stievens est belge …).

La collapso … portée par des français

En outre, les sciences sociales commencent à s’intéresser quelque peu au concept [1], et les jeunes semblent bien-sûr beaucoup plus au faite de ceci à travers les nombreux contenus Youtube disponible sur le sujet. Cependant, le niveau de revendication local, tel qu’on peut le voir dans le mouvement Extinction Rebellion ou dans les marches pour le climat, reste quand-même centré sur de la croissance verte ou « l’écologie du colibri ».

Comment expliquer cette différence ?

Un pays d’immigration

Le temps de cerveau disponible (Montréal)

Vous comprenez ? Le Montréalais moyen est plus technophile que décroissant, son temps de cerveau n’est pas disponible, aussi : c’est la ville des festivals, tu vas à des concerts, des shows, tu suis les “game” de hockey de la NHL…
Pourtant des décroissants, il y en a. En parallèle de tout ça, des tas d’initiatives citoyennes se sont créées pour mettre Montréal en transition, avec des éco-quartiers vivants et des coopératives inspirantes. En analysant rapidement ce microcosme, on réalise que les mêmes gens reviennent souvent, cependant. Une autre bulle.

L’énergie injectée dans le système « Québec » reste importante et peu chère

En plus, le pétrole ne fait pas tout (bien que majoritaire dans l’énergie finale utilisée [21]) : un québécois consomme environ 5tep d’énergie par an [21], c’est dans la moyenne haute. Cette énergie est composée d’un tiers d’électricité, donc environ un tiers d’hydroélectricité [21], à 6 centimes le kWh. C’est clairement dans la moyenne basse. On peut donc dire merde aux autres, on a des esclaves énergétiques [23]. On ne paye pas l’eau non plus (et c’est peut-être une erreur [24]). La fin du monde n’est donc pas imminente pour tout le monde : donner un afflux constant et bon marché en énergie à une population, et elle n’aura aucune raison de rentrer en transition, elle suivra plutôt la « pente de moindre résistance » [25].

La nature, les écosystèmes et les ressources restent abondantes

via A. Keller

Le Canada c’est environ moitié moins peuplé que la France, un territoire à peu près aussi vaste que l’Europe entière, mais exploité depuis vachement moins longtemps. Il reste des tas de ressources dans le sol, des millions de lacs, des forêts immenses. Les distances sont à l’image des SUV et pick-up utilisés pour les parcourir, gigantesques. Ce sentiment d’infini est peu enclin à considérer l’Effondrement du monde occidental. Il pousse plutôt à continuer à gagner sa vie pour s’acheter un chalet à crédit dans une région tranquille (ou dans le sud), entouré d’arbres à perte de vue, ou au bord d’un lac: manque plus que le bateau et la moto-neige.

Le Québec profitera des changements climatiques ?

Un examen de fin d’étude secondaire proposait d’ailleurs aux élèves de réfléchir à l’adaptation aux changements climatiques, et non aux moyens de l’endiguer [32] : signe des temps ?

Le Québec sera à l’abri des crises migratoires ?

Ce qui compte, c’est l’écologie critique

Par exemple, par le « Mouvement québécois pour une décroissance conviviale », et le milieu de la Décroissance en général. Ce milieu fait déjà, depuis pas mal de temps, des réflexions connexes à la collapsologie : voir par exemple l’auteur et universitaire Yves-Marie Abraham [37]. L’auteur du blog “energieetenvironnement.com” (et également administrateur du groupe de collapso Transition2030), Philippe Gauthier, critique aussi souvent la collapsologie française, notamment certains collapsonautes qui privilégient un Effondrement « soudain » (plus proche d’Ugo Bardi et de son effet Sénèque), plutôt que continu. Enfin, le site québécois « Presse-toi à gauche ! » partage souvent des critiques de la collapsologie, principalement pour son ocultation du « politique » [39].

Affiche pour la manifestation pour le climat du 27/09/2019, Montréal, affichée dans une université.
Affiche pour la manifestation pour le climat du 27/09/2019, Montréal, affichée dans une université.
Affiche pour la manifestation pour le climat du 27/09/2019, Montréal, affichée dans une université.

En résumé, la collapso au Québec reste une affaire majoritairement française, même si certains penseurs réfléchissent aux mêmes questions sous un autre angle , et qu’il y a des survivalistes et des eco-villages. Ça « percole » aussi beaucoup moins qu’en Europe dans la population, probablement dû aux aspects énergétiques, de ressources, d’espaces, de menaces, mais aussi des réalités sociétales que nous avons tenté d’effleurer. Le défi de la Belle Province pour la nouvelle décennie sera probablement d’inventer ses propres récits et actions, en s’alliant aux acteurs déjà en place.

Références:

[1] Martine Gariépy, « Concepts et tendances du mouvement des initiatives de transition socio-écologique au québec : une étude exploratoire », mémoire de maitrise, Nov 2018

[2] https://interface.etsmtl.ca/effondrement-de-la-civilisation-thermo-industrielle-moderne/

[3] https://www.acadienouvelle.com/dossier/2019/07/12/les-survivalistes-sont-prets-a-affronter-la-fin-du-monde/

[4] L’industrie pèse des milliards de dollars, via « MindGeek » qui gère par exemple YouPorn et PornHub.
Voir “Montréal XXX”, Documentaire sur tou.tv, 2019.

[6] https://www.cpacanada.ca/fr/nouvelles/magazine-pivot/2019-01-08-bitcoin-quebec-bonne-mine

[7] Conférence sur la biométhanisation, Frédéric Narbonne, https://www.facebook.com/190360401048820/videos/1089789227883452

[8] Leonardo Masaro, Um outro fim do mundo é possível, Universidade de São Paulo, 2016

[9] : Austerity Ecology & the Collapse-Porn Addicts, https://b-ok.cc/book/2705476/0e7666

[14] https://www.rts.ch/info/sciences-tech/10124672-la-collapsologie-une-theorie-sur-la-fin-de-notre-societe-qui-a-la-cote.html

[15] https://soirmag.lesoir.be/252470/article/2019-10-09/collapsologues-ils-croient-la-fin-du-monde

[21] https://mern.gouv.qc.ca/energie/statistiques/statistiques-consommation-forme.jsp, gouvernement du Québec

[23] https://jancovici.com/recension-de-lectures/societes/des-esclaves-energetiques-jean-francois-mouhot-2011/, Jancovici.com

[24] Jesse Baltutis; Timothy Shah; POLIS Project on Ecological Governance, Cross-Canada checkup : a Canadian perspective on our water future : proceedings from the “Northern Voices, Southern Choices: Water Policy Lessons for Canada” 2011 National Discussion Series Tour, hosted by the Forum for Leadership on Water.

[25] Matthieu Auzanneau, “Or noir, la grande histoire du pétrole”, La Découverte, 2015.

[26] Loic Steffan, “Portrait rapide des collapsonautes”, http://loic-steffan.fr/WordPress3/portrait-rapide-des-collapsonautes/

[29] https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1133415/energie-est-enbridge-dependance-canada-etats-unis-alberta ; Statistique Canada

[32] Vice Québec, https://www.vice.com/fr_ca/article/3k3dn9/des-eleves-du-secondaire-en-colere-contre-leur-examen-sur-les-changements-climatiques

[33] https://www.exemplaire.com.ulaval.ca/non-classe/les-changements-climatiques-vus-du-quebec/

[37] Yves-Marie Abraham, Louis Marion, Hervé Philippe, « Décroissance versus développement durable », 2011.

[39] “Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche” https://www.pressegauche.org/spip.php?page=recherche&recherche=collapsologie

[40] Socialter, “Et si tout s’effondrait ?”, 2018

[41] “La démocratisation de la pensée collapso, anxiogène pour beaucoup, a provoqué une dérive brutale de la critique systémique du modèle industriel vers un discours autocentré sur la prise en charge psychologique individuelle du risque d’effondrement. Plus « l’effondrementisme » est devenu grand public, plus le bruit médiatique s’est focalisé sur les émotions des individus face au collapse. Avec pour conséquence une surexposition des approches « écopsychologiques » et narcissiques au détriment des réponses collectives à construire. À tel point que beaucoup semblent avoir perdu de vue l’objectif de conjurer le pire par l’activisme, la contestation ou l’élaboration de stratégies de résilience, pour se résoudre joyeusement à l’apocalypse via les rites initiatiques du « happy-collapse » !
Débarrassés de sa charge critique la plus solide, les tenants et profiteurs d’une croissance sans limites peuvent se frotter les mains et faire de l’effondrement la Une de leurs journaux. Sous couvert d’alerter les masses, ils alimentent ainsi les peurs et préparent les politiques liberticides utiles à leur perpétuation.”

JM Gancille, “Ne plus se mentir”, Rue de l’Échiquier, 2019.

[42] Dans les médias québécois :

https://www.ledroit.com/actualites/changements-climatiques-et-perte-de-biodiversite-la-planete-se-dirige-t-elle-vers-leffondrement-a3f0abc7f5b6b1936d353ffa835ef562

Sur l’effondrement en général :

https://www.ledevoir.com/societe/environnement/403070/l-humanite-risque-l-effondrement-d-ici-quelques-decennies-predit-une-nouvelle-etude

https://www.lapresse.ca/environnement/climat/201903/11/01-5217876-changements-climatiques-il-va-falloir-radicaliser-nos-actions.php

https://www.lapresse.ca/debats/votre-opinion/201611/23/01-5044373-environnement-les-petits-gestes-ne-suffisent-plus.php

https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/561646/un-ete-sous-influence

https://lactualite.com/societe/le-monde-va-t-il-a-la-catastrophe/

https://lactualite.com/environnement/croyez-vous-a-lapocalypse-ecologique%E2%80%89/

https://lactualite.com/sante-et-science/notre-civilisation-va-t-elle-seffondrer/

https://www.macleans.ca/society/environment/its-time-for-climate-change-defeatists-to-get-out-of-the-way/

https://www.macleans.ca/general/the-end-of-civilization/

[43] Dans les médias en France:

http://www.leparisien.fr/environnement/environnement-ils-croient-dur-comme-fer-a-la-fin-du-monde-13-02-2019-8010651.php

https://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20181115.OBS5477/tous-collapsologues-pourquoi-les-penseurs-de-l-effondrement-decollent.html

https://www.lepoint.fr/medias/complement-d-enquete-qui-sont-les-collapsologues-20-06-2019-2320178_260.php#xtmc=collapsologie&xtnp=1&xtcr=6

https://www.franceculture.fr/emissions/la-transition/limpossible-pari-pascalien-de-leffondrement

https://www.bastamag.net/L-effondrement-qui-vient

[44] Critique :

https://www.monde-diplomatique.fr/2019/08/MALET/60145

https://plus.lesoir.be/257054/article/2019-10-29/jean-pierre-dupuy-les-collapsologues-commettent-une-erreur-conceptuelle

https://www.lepoint.fr/editos-du-point/sebastien-le-fol/jared-diamond-contre-les-collapsologues-21-10-2019-2342393_1913.php#xtmc=collapsologie&xtnp=1&xtcr=10

https://www.nouvelobs.com/edito/20190711.OBS15772/collapsologues-survivalistes-le-temps-des-faux-prophetes.html

https://www.nouvelobs.com/sciences/20190920.AFP5053/succes-en-librairie-la-collapsologie-reste-marginale-en-sciences.html

https://www.vice.com/fr/article/j5wmq8/comment-je-me-suis-fait-virer-dune-secte-en-quatre-jours

Low-techs, solutions basées sur les écosystèmes, biologie évolutionniste, énergie/climat…

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