L’héritage de Laurent Mermet

Il y a un an jour pour jour que Laurent Mermet nous a quitté tragiquement suite aux complications d’un cancer. Je souhaite ici lui rendre hommage, comme cela a déjà été fait par ailleurs [1]. Contrairement à certains messages de ses collaborateurs ou amis [2], il s’agit ici de l’hommage de quelqu’un l’ayant découvert sur internet, sans avoir eu la chance de le connaître en vrai : je vous livre donc ici mon interprétation des contenus qu’il a laissé en ligne, que j’espère fidèle à sa pensée.

L’analyse stratégique

Laurent Mermet nous éclaire grandement sur la position du mouvement écologiste dans une société plurielle, et sur les intentions inexprimées de certains acteurs : par exemple, dire « mon problème est plus important que les autres » c’est dire « je voudrais être au pouvoir » [pour résoudre ce problème]. Dès lors, la tentation est grande d’ignorer les préoccupations d’autres acteurs, qui « n’auraient pas compris la priorité de telle lutte sur les autres » : si chacun des camps raisonne de la sorte, la situation devient bloquée, et suscite de la rancœur de tous les côtés. Si par ailleurs un camp est si absolutiste et décidé qu’il réussit à l’emporter sur les autres, on obtient un totalitarisme qui n’est alors plus « humain » (au sens de considérer légitimes plusieurs revendications émanant d’acteurs différents).

Il faut donc en premier lieu considérer que chaque partie prenante mène une lutte qui lui est légitime, et accepter que sa lutte puisse passer au second plan pour d’autres (en plus, on peut toujours se tromper…). Par exemple, la bataille du climat n’est — grosso modo — une absolue priorité uniquement dans l’esprit des plus aisés (à tort ou à raison). Les modes d’actions sont alors clarifiés : chacune des parties défend au mieux son sujet, et c’est le rapport de force entre toutes qui détermine la meilleure décision finale, car on a pris en compte la pluralité des attentes. Bien-sûr il faut veiller à ce que les différents combats ne soient pas totalement incompatibles entre eux. Cette approche a en tout cas le mérite de pouvoir trouver des synergies entre les luttes et les leviers d’actions, tout en identifiant les points d’affrontement. Elle permet également à chaque sujet d’être défendu par le parti qui le maîtrise le mieux car aucun des acteurs ne saurait prétendre tous les connaître.

Mermet remarque également qu’en rentrant vraiment dans les détails d’un aspect environnemental, on perd aussi automatiquement la vue d’ensemble du problème : les détails (micro) et le problème général (macro) doivent être traités par deux personnes différentes, qui apporteront chacune une vision pertinente. De même, on ne peut être un parfait théoricien d’un problème (réflexif), tout en le traitant de manière absolument pragmatique sur le terrain (action) : c’est le travail de deux personnes différentes, car dans l’action il faut faire de grosses approximations (qui irritent le théoricien), et dans le réflexif il faut savoir prendre de la hauteur et remettre en cause des évidences (impossible dans l’action). Cependant, cela n’exclut pas qu’il faille allier théorie et pratique dans son apprentissage, ne serait-ce que pour faciliter le dialogue entre théoricien et praticien. Ces aspects sont par exemple développés dans le module « Analyse stratégique de la gestion environnementale » [3].

Ce module nous apprend donc qu’il faut accepter d’être partial (l’impartialité existe-t-elle ?), se borner à défendre au mieux l’aspect qu’on connaît tout en reconnaissant qu’il y a d’autres aspects importants, en espérant que ces autres aspects seront portés par d’autres acteurs talentueux. Cette acceptation de la pluralité c’est aussi savoir où arrêter notre combat (quand bien même on aurait trop de succès) : par exemple, l’ensemble des partis politiques voudraient imposer leur vision et grossir le plus possible, mais la plupart de voudraient pas pour autant devenir le parti unique en éliminant tous les autres.

L’analyse stratégique nous éclaire enfin sur l’organisation en société : formidable tacle aux théories du complot, il n’y a pas « d’organisateur total » qui contrôlerait tout. Autrement dit les organisations formelles ne suffisent pas à expliquer le fonctionnement, il y a aussi un tas d’organisations officieuses qui contournent les lois, mais donnent un effet régulateur in fine. Il existe donc quelques « complots », mais ils sont locaux, et la société est la somme de ces structures formelles et informelles (qui, par émergence, est plus que la somme des parties).

L’art de la négociation

Laurent Mermet est en outre très éclairant dans les aspects de la négociation (que l’on peut voir sur son module dédié [4]). Il y a des négociation (au sens large) tout le temps, on ne s’en rend juste pas compte ! Par exemple le simple fait d’avoir un moustique dans sa chambre : s’il nous paraît être une menace, on peut choisir de lui ôter la vie, mais d’autres préférerons le relâcher dehors, ou encore le laisser tranquille. Dans les sphères plus humaines, on peut voir qu’il semble toujours y avoir un accord explicite suite à une négociation, mais qui cache en réalité un « désaccord implicite, car chacun interprète l’accord à sa manière ! C’est par exemple le cas pour les COP climat.

De même, Mermet nous alerte sur les acteurs prenant part à une négociation : plutôt que défendre une cause vraiment pour ce qu’elle est, chacun a en fait tendance à porter un combat personnel (par goût, pour sa carrière, etc.). On retrouve les intentions inavouées. Il faut donc être honnête et identifier ces biais. Lors d’un affrontement avec opposition forte, cela permet également de remonter à la cause qui bloque.

Enfin, L. Mermet tacle aussi les visions candides de la négociation : il ne suffit pas de réunir les acteurs d’un problème autour d’une table et les faire discuter, car « on ne change pas la société par décret ». Il faut plutôt choisir un enjeu et dérouler les moyens d’actions : toujours partir des problèmes, et pas des solutions. *

Comprendre les enjeux des différentes parties

Là où L. Mermet est décisif, c’est aussi dans son analyse de l’interprétation des termes liés à l’écologie : s’assurer du maintien et de la bonne santé de prairies pour bovins en Amérique du Sud, ça peut être vu par certains acteurs comme du « développement durable », alors qu’elles résultent le plus souvent d’un défrichage de forêt primaire ! Si certains leviers d’actions écologiques ne marchent pas, c’est donc aussi parce que chaque acteur peut interpréter ces grands principes à sa façon : il faut dès lors veiller à être précis et intransigeant dans la définition des termes (voir [5]).

Enfin, le contenu qui a donné lieux à le plus de réactions concerne sa dénonciation de « l’alarmisme bloquant », porté entre autres par le mouvement climat. Il en relève plusieurs tares [6] :

- Croire que la crise écologique est un problème, alors que c’est un symptôme d’un problème plus profond

- Isoler chaque problème environnemental (ex : le climat), ce qui nous donne implicitement le droit de faire reculer les autres aspects environnementaux qui nous semblent moins majeurs (danger !)

- Marteler « on n’a rien fait » ou « on ne fait rien », ce qui démobilise les acteurs qui agissent, mais SURTOUT ce qui empêche de tirer les leçons des actions qui ont été menées mais qui ont échouées

- Insister sur l’extrême urgence d’agir, qui conduit à une précipitation non-stratégique (alors que le camp d’en face a tout son temps pour peaufiner sa contre-stratégie)

- Opposer les « petits gestes » vs « le grand soir » comme incompatibles : le grand soir n’aura pas lieu, et les petits gestes peuvent être combinés et utiles, sans être forcément décisifs.

Je ne suis pas forcément d’accord sur ce dernier point, et sa vision des rouages immuables de la société, qui laisse peu de part à la réalisation d’une société différente ou utopique. Il a par contre raison de souligner que les changements sont condamnés à une certaine lenteur.

Le point principal de cette réflexion est en tout cas de souligner que la question environnementale est tellement urgente qu’on en oublie parfois la stratégie, ou de savoir si notre plan va marcher. On se repose aussi trop sur le fait que les gens (des militants le plus souvent) vont y mettre de bon cœur leur énergie, en oubliant qu’ils se démobiliseront vite en cas de non-succès visible. Enfin, on oublie le fait que la plupart de ces enjeux sont « distributifs », c’est-à-dire qu’il y a répartition inégale des gains et des pertes : « on est tous dans le même bateau » ou « la tribu des vivants face à l’effondrement » sont donc des récits trompeurs au regard de la société (voir sa critique du discours d’A. Barrau).

D’un point de vue personnel, L. Mermet m’a beaucoup éclairé sur la critique du scientisme (qu’il relaye depuis Bruno Latour**) : le scientisme d’État est une mauvaise stratégie, et les scientifiques devraient entrer en dialogue avec le politique à toutes les étapes d’une négociation sur un enjeu technique. Car s’ils ont les pleins pouvoirs, ils peuvent imposer leur vision politique de manière insidieuse, alors qu’ils se réclament « impartial ». Mermet nous livre ici (et tout au long de ses vidéos) un véritable plaidoyer pour les sciences humaines et sociales, qui viennent pallier aux manques des formations en sciences naturelles comme la mienne : croire que toutes les solutions sont forcément techniques, par exemple. Il prend toujours soin de remonter aux concepts avec une extrême rigueur et d’illustrer son propos avec des exemples très parlants, ce qui en fait de mon point de vue d’excellents outils pédagogiques pour guider la pensée écologique, ce dont on a absolument besoin par les temps qui courent !

In memoriam

* Il clos ce module en expliquant le fiasco de négociation à Notre-Dame-des-Landes : a minima, des intérêts cachés sont venus polluer la résolution du conflit.

** Mais il n’hésite pas à exprimer ses différends avec Latour !

Références

[1] Sylkfeaar, “Le « refoulement du distributif » (Hommage à Laurent Mermet)” (2020), https://blogs.mediapart.fr/sylkfeaar/blog/060320/le-refoulement-du-distributif-hommage-laurent-mermet

[2] Y. Laurans, « Hommage à Laurent Mermet », https://www.iddri.org/fr/iddri-en-bref/la-vie-de-liddri/hommage-laurent-mermet

[3] L. Mermet, « Analyse stratégique de la gestion environnementale (AGSE) » (2017) https://www.youtube.com/playlist?list=PL8xv7G5rx2K6SkdmixAe6DRrAkLndY3ka

[4] L. Mermet, « Cours sur la Négociation » (2018), https://www.youtube.com/playlist?list=PL8xv7G5rx2K4ZL4QerRIeGMUEfkuVM5Tz

[5] L. Mermet, « Théories de la gestion sociale de l’environnement (TGSE) » (2017) https://www.youtube.com/playlist?list=PL8xv7G5rx2K51z7Ceg1sDuqkocBCnxp2w

[6] L. Mermet & C. Feger, « Sauver la planète : pourquoi il est urgent de dépasser l’alarmisme bloquant » (2019), https://www.youtube.com/watch?v=xjZuPdstCiw

Low-techs, solutions basées sur les écosystèmes, biologie évolutionniste, énergie/climat…

Low-techs, solutions basées sur les écosystèmes, biologie évolutionniste, énergie/climat…