Les solutions « fondées sur la nature » : marcher sur une ligne de crête ?

Quelques définitions

40% du bon fonctionnement de l’économie dépend directement des écosystèmes d’après le PNUD, et la notion de « services écosystémiques » n’est pas nouvelle. Mais voilà que des solutions venant de la nature pourraient nous aider sur des défis où on ne les attendait pas.

Ecological Restoration (ER); Ecological Engineering (EE); Forest Landscape Restoration (FLR); Ecosystem-based Adaptation (EbA); Ecosystem-based Mitigation (EbM); Climate Adaptation Services (CAS); Ecosystem-based Disaster Risk Reduction (Eco-DRR); Natural Infrastructure (NI); Green Infrastructure (GI); Ecosystem-based Management (EbMgt); Area-based Conservation (AbC) — Source : [34]

Qu’en est-il en 2021 ?

Le côté “adaptation” des SfN est pour l’instant tout-à-fait anecdotique (implémenté ni à grande échelle ni de façon complète), car il est plutôt inconnu des décideurs et du grand public [1]. Ainsi un rapport de l’UNEP relevait en 2020 que malgré leur présence dans des politiques diverses, les SfN manquaient de réels plans tangibles [24]. Par exemple, seulement quelques plans de SfN pour l’adaptation étaient menés en 2020 au Canada et en France, avec très peu de projets urbains, mais d’autres pays comme les Etats-Unis, le Royaume-Uni ou le Brésil avaient engagés plus de 30 projets et des dizaines d’initiatives urbaines d’adaptation [24]. Dans beaucoup de pays ces SfN sont des solutions type « espace vert » visant à assurer un habitat pour la biodiversité, et non à assurer directement l’adaptation des sociétés (du moins en Europe) [28], ce qui explique peut-être cet écart.

Les principaux freins identifiés

Plusieurs freins ont été identifiés et pourraient nuire à l’efficacité ou la faisabilité des SfN : tout d’abord, ces solutions peuvent s’avérer plus chères dans certains cas que des projets classiques d’ingénierie civile [2], ainsi même si elles apportent des bénéfices importants (en termes de santé, de bien-être, voire d’esthétique par exemple — des critères pas toujours parfaitement quantifiables), elles peuvent être disqualifiées sur l’aspect monétaire ou rentabilité.

Les SfN peuvent-elles être antagoniques ?

D’une façon générale, les solutions d’atténuations chercheront à enlever du carbone de l’atmosphère et à le stocker (effet global), là où l’adaptation s’évertuera surtout à diminuer la température locale, essayant de rendre vivables des extrêmes devenus réguliers.

La tentative ultime de sauvetage du capitalisme ?

Après avoir vu les freins, nous allons explorer les contre-arguments et réserves que l’on peut opposer aux SfN.

Quand Dow Chemicals, Shell et Unilever s’accordent sur les infrastructures vertes …

Une pratique qui n’est pas nouvelle

Dans les années 90, le monde capitaliste se posait déjà la question de la valeur de la nature, entraînant une vague de réflexions chez les écologistes : faut-il mettre un prix sur la nature pour — en parlant le langage des économistes — avoir davantage d’arguments pour la préserver ? Tout le principe de « capital naturel » (et ses dérives) rentre alors dans cette question. Cette « solution » mise de l’avant ne sort pas des carcans habituels : mettre un prix sur les services rendus, pour valoriser ce qui est susceptible être détruit, en achevant une marchandisation totale du monde.

le 13 avril 2021, Nature Conservancy clôt le NASDAQ de la Bourse de New-York.
Le World Business Council for Sustainable Development et ses membres fondateurs

La compensation comme moteur de croissance …

Dans beaucoup de pays la séquence « éviter, réduire, compenser » (ERC) donne un cadre pour toute action impactant l’environnement, les SfN pouvant d’ailleurs être utilisées pour réduire les impacts. Mais pour des industriels, il peut être tentant d’utiliser le côté « restauration » des SfN pour préférer une action de « compensation », qui peut alors facilement se terminer en « droit à détruire » (cf le cas Notre-Dame-des-Landes) : comment par exemple juger de la réelle possibilité d’éviter quand on peut simplement compenser ? Cette compensation écologique est-elle seulement efficace, est-il seulement possible de restaurer un milieu naturel (donc de long terme) dégradé à l’aide de moyens humains (donc de court terme) voire pire, de prétendre en créer un nouveau à un endroit donné [33] ?

La dérive utilitariste de la préservation écologique

De même, la patrimonalisation de la qualité du vivant entend déployer des outils juridiques pour la conservation. Dans les deux cas on reste sur une vision technocratique du problème. Le risque serait de tomber dans une « ingénierie écologique » pure, qui préserverait juste les aspects utiles de tel ou tel écosystème au meilleur de l’état de l’art de la connaissance, mais en laissant à coup sûr de côté de nombreuses interactions complexes [3], tant notre compréhension de ces dernières n’en est qu’à ses balbutiements. On garde en mémoire les plantations de monoculture [2], désastreuses sur tous les aspects, et promues par tous les adeptes de la solution facile et immédiate.

Une dépolitisation du problème ?

Quelques SfN, et des solutions d’Eco-DRR notamment, entendent de même permettre aux villes de lutter contre les conséquences du dérèglement climatique à l’aide des écosystèmes : inondations (zones tampons, sols « éponge »), îlots de chaleur (arbres) voire submersions côtières (mangroves, herbiers marins…). Ce genre de SfN urbaines pourraient aussi recréer un semblant de nature qui, par décalage de la ligne de base (ou amnésie écologique), deviendrait la norme d’un écosystème « normal » pour les populations n’ayant connu que leur environnement urbain, alors qu’elles ne sont souvent que de pâles copies de ce qui émerge dans un écosystème en libre évolution.

… conduisant à une dictature verte ?

Mais ce genre d’approche passent surtout par des institutions fortes, qui imposent leur vision d’en haut [2], plutôt que d’adopter une approche ascendante, prenant comme racine les populations locales. Car ce sont bien elles les plus à même de comprendre les enjeux spécifiques à chaque endroit, à implémenter au jour le jour les SfN, et surtout à ne pas s’opposer au projet mais l’accueillir avec bienveillance. Les SfN doivent donc mettre le facteur social au cœur du projet [2], comme l’indique le texte « Des solutions fondées sur la nature… et sur les citoyens ? » [5].

Plus que des citoyens, on pourrait aussi parler des locaux : ce sont bien eux seuls qui déterminent l’aboutissement réel d’une mesure, et la font perdurer ou non dans le temps [6]. Ainsi, des facteurs sociaux et de gouvernance entrent en jeu pour décider si l’on crée ou non des zones d’exclusion pour sauvegarder un patrimoine naturel (type parcs nationaux des États-Unis, parfois présentés comme une réussite en matière de conservation [7], mais vu comme une forme de (néo)colonialisme dans beaucoup d’endroits), ou si au contraire on choisit de laisser vivre ces populations sur les terres de leurs ancêtres.
Même si les locaux ne gèrent pas toujours optimalement leur environnement immédiat** [9], s’appuyer sur eux est un frein aux projets démesurés, à l’extractivisme, bref au court-termisme de la mégamachine industrielle qui ne mise que sur l’exploitation des ressources [2]. Mais encore faut-il que ces populations locales gardent la tête froide face à des gains immédiats et des promesses de surclassement.

Le retour de la démesure par la petite porte ?

Car cette question de la démesure est bien centrale dans les SfN, et reboucle sur l’impasse de la géoingénierie :

… ou une réponse au macrosystème industriel actuel ?

Certains aspects des SfN sont cependant assez encourageants, comme la volonté de s’opposer aux solutions uniformes et simplistes :

Une ingénierie écologique … et évolutive ?

Revenons sur quelques concepts. Les SfN mobilisent des processus écologiques tout comme le biomimétisme, mais intègrent en plus une approche écosystémique, et non uniquement centrée sur un aspect particulier. Si l’on intègre pas une optique de durabilité, les SfN sont de simples outils d’ingénierie écologique : elles deviennent évolutives en incorporant la soutenabilité comme critère principal. En enlevant le côté « bio-inspiré » on retourne sur de l’écologie industrielle et territoriale, et en enlevant le côté écosystémique on tombe dans une solution spécifique et non holliste comme la chimie verte :

De quoi construire un contexte favorable (?)

Comment favoriser les comportements écologiquement viables ? En s’intéressant à la biologie du comportement / la psychologie évolutionnaire, on s’aperçoit assez vite que le contexte / l’environnement immédiat prévalent toujours [16]. Par exemple, des recherches montrent que le nombre de violence augmente avec le degré de bétonisation, et décroît avec le nombre d’espaces verts [17], ceux-ci réduisant en outre l’anxiété et aidant à la mémorisation de choses complexes [18], parmi de nombreux autres avantages [30] ***.

Traduit en français de [20]

SfN et low-techs ?

Enfin, il peut être intéressant de dresser un parallèle entre les SfN et les low-techs : comme le montre la figure ci-dessous, les SfN favorisent une triple résilience : écologique tout d’abord, tout comme le côté « soutenable » des low-techs, sociale ensuite (ce qui fait penser à l’impératif d’accessibilité des low-techs). Finalement, une résilience physique qui désigne la perpétuation d’un minimum de structures de la société (eau courante, énergie etc.), qu’on peut voir comme le pendant du caractère utile des low-techs.

Conclusion

En somme, il y a donc une urgence absolue pour les acteurs de l’écologie de proximité de se réapproprier le concept des SfN, pour ne pas qu’elles deviennent « incorporées », des “NbS, Inc.” ou SfN®. Cela évitera aussi sans doute de réserver les SfN et autres « initiatives vertes » à une population aisée (vu le coût initial de telles solutions), mais aussi de ne se concentrer que sur le côté utilitariste (en cherchant la rentabilité à tout prix). De plus, on aura de meilleures chances d’éviter les projets démesurés, mais pour cela les SfN devraient se baser sur les citoyens (SfNC) et/ou s’implémenter en lien avec les populations locales, qui sont à même de fournir le diagnostic le plus fidèle des réalités de terrain. En ce sens des programmes comme le SIPAM/GIAHS (Globally Important Agricultural Heritage Systems) de la F.A.O. [27] sont prometteurs, car ils ambitionnent de préserver le patrimoine tant culturel que naturel de certaines pratiques agricoles de petits exploitants du Sud, par exemple.

Notes

* et il y aurait aussi du gros ouvrage pour (re)transformer tous les sols : est-ce une excuse pour relancer de grosses industries, notamment celles qui carburent aux énergies fossiles ?

** la dégradation environnementale crée aussi la pauvreté, qui peut elle-même pousser les populations démunies à exploiter leurs ressources localement d’une manière non-durable. Mais quoi qu’en disent les publications savantes, c’est souvent le résultat d’un colonialisme des pays riches qui coupent les populations locales de leurs savoirs ancestraux, les poussent à exploiter des ressources dont ils ne trouvaient pas l’utilité jusqu’alors (ex : minéraux …), et à les vendre sur le marché mondialisé.

Références

[1] UNEP, “Is ecosystem-based adaptation effective?” (2017)
Voir aussi MOOC : “Nature-based solutions for disaster and climate resilience” (2021)

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Low-techs, solutions basées sur les écosystèmes, biologie/écologie/évolution

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Max Pinsard

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