Les scouts dans un monde sous contraintes

Nombreux ceux qui connaissent les scouts, ces organismes qui permettent aux jeunes de vivre en communauté, en campant dans la nature généralement pendant l’été, mais aussi tout au long de l’année. Des scouts, je connais surtout les Scouts et Guides de France (SGDF, voir [6] pour un résumé) car j’y suis resté un bout de temps. Il y a en fait tout un tas de scouts en France, comme les scouts catholiques : SGDF, Guides et Scouts d’Europe (GSE) et Scouts Unitaires de France (SUF), ou non (Éclaireuses et éclaireurs unionistes de France (EEUDF) etc.). Un des projets des SGDF est « Habiter autrement la planète », un de ses pilier est la « Vie dans la Nature ». Ils se sont aussi engagés sur les axes de développement durable de l’ONU, dont « Contribuer à ce que chacun vive en meilleure santé, dans un environnement qui favorise le bien-être » [7], et sont logiquement assez réceptifs au mouvement « climat » [2].

Mais à l’image de la société dans son ensemble, la réponse des mouvements scouts face à une crise écologique et énergétique sans précédent [13] est restée pour l’instant assez timide. Face à ces menaces, quelle place prendra le scoutisme à l’avenir ?

Des compétences intéressantes

Il est assez courant dans l’imaginaire collectif de considérer que les scouts préparent à « être autonome dans la nature » voire même à « l’apocalypse », surtout lorsqu’on serait encadrant (chef) : l’expérience scoute peut en effet faire appel à divers responsabilités et capacités à improviser (comme illustré sur le dessin humoristique ci-dessous).

Il est juste de noter que la plupart des scouts développent un certain degré de débrouillardise et de « résilience », comme le montre par exemple l’évacuation d’urgence de 15 000 scouts à cause d’un orage très violent en 2015 à Strasbourg. Comme le note L. Steffan qui a eu comme moi la chance de participer à ce rassemblement, « les secours furent impressionnés par la discipline collective (seulement 15 blessés légers), et nous dirent que les conséquences auraient été bien pires dans n’importe quel festival de taille équivalente »[3].

Cependant, il est nécessaire de noter plusieurs bémols.

Vraiment autonomes ?

La sécurité du camp de scout dépend beaucoup d’une voiture fonctionnelle, et d’un accès à une pharmacie ou à un médecin local qui dépendent aussi d’une voiture. Les émissions de carbone peuvent donc être assez élevées pour s’offrir le luxe de vivre en nature « de façon sécuritaire ». Même si des initiatives qui ont un réel impact comme les camps zéro déchet, locavores, à carbone limité se multiplient, elles restent pour l’instant trop anecdotiques. On peut faire des camps d’été à vélo, ou d’hiver en raquette. Mais une voiture ou fourgonnette ne sera jamais loin pour l’intendance, ou au moins en cas d’urgence.

Cela peut malheureusement empêcher de recourir à de réelles manières de faire vraiment différemment. A apprendre de véritables compétences de survie, aussi. Qui sait, en cas d’urgence, faire un feu par friction, que certains lichens contiennent des substances antibiotiques, que l’écorce de bouleau peut agir comme une aspirine ou que l’on trouve du sucre dans la sève des sapins, et des vitamines dans leurs épines ? Il est normal de recourir à une variété de médicaments piochés dans la trousse de secours, mais cela souligne la dépendance importante d’un groupe scout envers ces médicaments.

Une pratique, qui n’est plus appliquée chez les SGDF mais encore chez d’autres, consistait à soumettre un scout ou un groupe de 2 scouts à une « épreuve de survie » de 2 à 3 jours (avec, initialement, un couteau, un peu de nourriture, ou pas du tout). Appliquée en France ou près de zones urbaines, l’épreuve se résumait alors, dans la plupart des cas, à trouver des vivres chez des habitants sympathiques (plutôt qu’à chasser des petits animaux de la forêt), la « cueillette » étant plutôt limitée dans nos forêts modernes, et pouvant même s’avérer plus dangereuse qu’autre chose (baies toxiques, etc.). C’est quand-même un appel intéressant à la débrouillardise, mais révèle encore ici une dépendance à une population reliée aux services urbains.

L’autonomie des scouts dans leur lieu de camp est donc très relative, malgré le fait qu’ils vivent avec peu. Néanmoins, cela peut leur permettre de découvrir les joies de la vie frugale, ce qui n’est pas plus mal pour préparer les futures générations à vivre avec moins et en situation de contraction énergétique[15].

Il y a d’énormes leviers d’amélioration

Passée la « résilience », nous traiterons ici de l’impact environnemental. Il est connu que les amoureux de la nature ne sont pas vraiment les plus écologistes [14]. Qu’en est-il des scouts ?

En camp scout, il est d’usage de construire des installations pour pouvoir réaliser les besoins de base de la vie courante (manger, dormir, se laver …) : pour cela, la méthode habituelle consiste à utiliser des perches de bois calibrées afin de les assembler en quelque chose qui tienne debout (voir image ci-dessus). Bien entendu, certaines perches traitées peuvent servir de nombreuses fois, une année sur l’autre. Mais force est de constater que, en plus d’être plus chères à l’achat, elles finissent de toute façon par s’user. Il n’est plus trop pensable de ne construire des installations à base de ces perches parfaites uniquement, qui demandent une exploitation des forêts en continu (et abatage d’arbres). Certains scouts utilisent déjà des installations enterrées, mais cela peut poser problème dans un terrain sans autorisation de creuser, ou lorsque la terre a trop de cailloux ou de racine. D’autres utilisent des tréteaux, des planches en bois, des parpaings récupérés. Si des perches sont vraiment nécessaires, il faut a minima en discuter avec quelqu’un qui saura indiquer quel bois utiliser dans une forêt donnée.

Il est aussi d’usage d’utiliser une “table-à-feu”, un assemblage de rondins empilés avec une couche de boue isolante sur le plateau, ce qui permet d’avoir un feu en hauteur et d’accéder facilement à la casserole, sans se baisser. Pourtant, un réchaud rocketrocket stove ») [16] serait bien plus efficace : moins de perte de chaleur (cuisson plus rapide), moins de bois utilisé, moins de fumées toxiques (et moins de CO2 !, voir images si-dessous).

L’efficacité bondit réellement si le réchaud rocket est en plus couplé à une marmite norvégiennefireless cooker », ou « self-cooking apparatus », c’est-à-dire un appareil auto-cuisant) [9], un récipient super-isolé qui conserve la chaleur de la cuisson et lui permet de continuer pendant un temps long (sans feu). Elle a même l’avantage de cuire à feu plus doux, ce qui est préférable pour conserver les nutriments des aliments. Cet appareil est tellement “magique” qu’il fut récompensé à l’Exposition Universelle en 1867 à Paris, et on l’utilise encore en Afrique sous le nom de “Wonderbag” ou “magic box” [9] !

L’auteur du “lowtech magazine” [4] s’est d’ailleurs amusé à comparer l’efficacité énergétique de divers réchauds : c’est le rapport entre l’énergie effectivement transférée pour la cuisson des aliments par rapport à l’énergie totale consommée (sans compter le Soleil ou la chaleur du sol), voir figure. On y apprend qu’un feu bien pensé et bien entretenu peut être jusqu’à 2× plus efficace qu’un feu ouvert standard, et à performance égale avec un réchaud à gaz ! Cependant, le réchaud rocket reste le plus efficace (combustion optimale + isolation) : 39%, et de très loin la meilleure performance s’il est allié à une marmite norvégienne (80%). La marmite norvégienne permet de doubler l’efficacité (ex. : de 25 à 50% avec un feu bien entretenu), et est donc un indispensable de la cuisson sous contraintes.

En plus, dans certains départements comme l’Hérault, le feu n’est pas permis en été, à moins de justifier à la gendarmerie qu’il s’agit de barbecues sécuritaires... Le combo réchaud isolé + marmite norvégienne nécessite beaucoup moins de feu, et est à coup sûr beacuoup mieux controlé et confiné : il sera bien plus simple de le négocier comme “barbecue sécuritaire”, et ainsi d’éviter de manger froid pendant tout le camp. Certains scouts utilisent déjà quelques-unes de ces techniques, mais elles tardent à se généraliser réellement.

La douche
Certains lieux de camps nécessitent de transporter des bidons d’eau de 20kg sur de longues distances pour pouvoir se doucher, ce qui permet à coup sûr d’appréhender notre consommation faramineuse lorsqu’on se douche à la maison. L’utilisation d’énergie est aussi plutôt palpable : même en laissant une douche solaire en plein Soleil, le confort de l’eau chaude ne dépasse pas quelques rincages. Mais beaucoup de lieux de camps permettent l’utilisation d’un tuyau, et la consommation d’eau (re)devient alors quasi-illimitée …
Un système à brumisation (mist shower) permettrait pourtant d’utiliser jusqu’à 30× moins d’eau pour le même confort, avec un système assez simple à mettre en place !

Les déchets
Lorqu’on cuisine en pleine nature, on doit se débarasser de plein de liquides qu’on ne peut rejeter directement dans la nature, du moins pas en trop grande quantité : huile de friture, eaux de cuisson, jus divers, eau de la douche, dentifrice, lessive, vaiselle etc. Un « trou-à-eaux-grasses » permet alors de s’en débarasser en concentrant en un seul endroit ces déchets problématiques, qui va utiliser la filtration naturelle du sol. Mais encore faut-il respecter plusieurs principes, comme n’utiliser que des produits labelisés biodégrables pour ne pas introduire de polluants dans le sol. On peut aussi utiliser un « puisard » qui filtre les eaux grasses avec divers éléments, mais il faut changer les fougères et branches du dessus régulièrement.

Là encore, la plupart des groupes scouts devraient veiller à ce que leurs trous-à-eaux-grasses soient faits dans les règles de l’art, et de la façon la plus écologique possible, s’ils veulent continuer à se faire recevoir sur les terrains où ils campent et préserver leurs lieux de camps d’une manière générale.

La “Vie dans la Nature”, oui mais laquelle ?

On encourage nos jeunes ados à aller vivre dans la forêt, bref à tâter un peu la « vraie vie ». Il faudra voir, à l’avenir, quelles forêts on souhaite conserver en France (et ailleurs). Il n’y a presque plus de forêt primaire en France, à part dans quelques endroits comme les Pyrénées [5].

Le phénomène de décalage de la ligne de base (“shifting baseline” [10] en anglais) est ici primordial : en bref, la « normalité écologique » change en fonction des générations. Par exemple, quelqu’un qui nait en France maintenant ne sera pas surpris que tant de surface soit bétonnée, ou que certaines forêts soient si artificielles — car il n’a connu que ça — contrairement à son grand-père qui a connu autre chose étant petit (cet effet renforce le « syndrome du vieux con »). Le décalage de la ligne de base peut entrainer une dégradation continue de l’écosystème en question, car le « niveau normal » est à chaque fois revu à la baisse, mais avec des effets psychologiques atténués car le sentiment de perte est de moins en moins important.

D’un point de vue scientifique, il y a de plus une grande différence entre forêt primaire et une monoculture artificielle comme dans les Landes (de pins en l’occurrence) [1] : leur biodiversité et leurs capacités biosystémiques ne sont pas du tout les mêmes. Souhaite-t-on voir des forêts simples, sans animaux dangereux (sangliers…), avec des sols pas trop durs et des arbres pas trop rapprochés ni espacés se multiplier pour pouvoir y camper “à la scoute” ? Doit-on définir des zones d’exclusion, sur quels critères ? La vision utilitariste de ces forêts (et de la nature en général) est dangereuse, car nous sommes encore très ignorants de tous les mécanismes à l’œuvre dans ces écosystèmes*, et l’impact de la disparition d’un écosystème donné sur nos vies reste très difficile à évaluer.

Lâchez quelques ados de 8 à 14 ans dans la forêt avec des outils, et vous comprendrez immédiatement l’expression « Homo Destructor ».

Il y a enfin un formidable enjeu d’éducation à réaliser, pour faire intégrer les limites planétaires aux nouveaux scouts [12], et ainsi les rendre plus en phase avec les enjeux réels du proche futur. Les mouvements scouts se sont forgés dans un monde d’abondance (début XXe), mais vont progressivement devoir s’adapter à un monde de rareté.

Conclusion

On a vu que les futurs scouts (et jeunes) s’habitueront à des dégradations des écosystèmes, car ils auront un référentiel différent : la tâche des groupes scouts est alors de définir s’ils veulent à l’avenir vraiment conserver la nature, ou s’ils se contenteront — par utilitarisme — de protéger des parcelles optimisées pour leurs activités. Dans tous les cas, les scouts devront questionner et transformer leurs pratiques pour réellement protéger l’environnement, s’ils gardent ce point dans leurs objectifs principaux, bien-sûr. Ainsi, installations moins ambitieuses et mieux pensées, gestion du feu plus économe et raisonnement global pour la question des déchets seront des premiers pas indispensables.

Pour ce qui est de l’autonomie et de la « résilience » des groupes, surtout en cas de crise, un diagnostic honnête devrait être mené pour identifier les forces et faiblesses des pratiques employées, afin d’avoir une image représentative de ces compétences parmi les unités scoutes.

Les vœux pour 2019 de Marie Mullet Abrassart, présidente des SGDF, comportaient :

« Regarder la réalité en face ce n’est pas être pessimiste ou avoir peur de l’effondrement. Non, regarder la réalité en face, c’est savoir sur quoi nous pouvons agir, et notre mouvement est un creuset de très belles énergies pour passer à l’action et nous-mêmes nous remettre en question. »

De mon point de vue il n’y a pas de « peur de l’effondrement », mais plus des réactions lucides face aux crises déjà en cours. Le mouvement SGDF (et peut-être des autres scouts ?) ayant pour ambition de grandir, et d’innover en phase avec la société et les réalités du monde, il est temps d’y intégrer les questions abordées dans ce texte de la manière la plus honnête possible.

Références :

Notes
* par exemple, on ne sait pas encore si les forêts peuvent efficacement aider à lutter contre les changements climatiques, puisque chaque végétal réémet le carbone qu’il a stocké lors de sa mort. L’enjeu est de déterminer s’il y a stockage de carbone durant un temps intéressant, et si ce stockage peut se faire dans des couches de sol profondes : le débat est encore ouvert parmi les scientifiques [11].

[1] P. Bihouix, « Le bonheur était pour demain », Seuil (2018)

[2] The Conversation, « En 2020, les « générations climat » haussent le ton » (Dec. 2019), https://theconversation.com/en-2020-les-generations-climat-haussent-le-ton-128959

[3] https://loic-steffan.fr/WordPress3/effondrement-qui-vivra-qui-mourra

[4] K. de Decker, “If We Insulate Our Houses, Why Not Our Cooking Pots?”, lowtechmagazine, (2014) https://solar.lowtechmagazine.com/2014/07/cooking-pot-insulation-key-to-sustainable-cooking.html

[5] Reserves naturelles de France, communiqué de presse, « Où sont les dernières forêts primaires d’Europe ? » (2018), http://www.reserves-naturelles.org/sites/default/files/news/180531_cp_rnf_sabatini_forets_primaires_deurope.pdf

[6] M. Seyrat, “Scoutisme « Un monde, une promesse »”, ETUDES (2007), https://www.cairn.info/revue-etudes-2007-3-page-359.htm

[7] SGDF, « Les Scouts et Guides de France, acteurs des Objectifs de Développement Durable » (2017), https://www.sgdf.fr/actualites/toute-l-actualites/les-actualites/2189-les-scouts-et-guides-de-france-acteurs-des-objectifs-de-developpement-durable

[8] LeMonde, « Des milliers de scouts évacués à Strasbourg à cause d’orages » (2015), https://www.lemonde.fr/societe/article/2015/07/18/des-milliers-de-scouts-evacues-a-strasbourg-a-cause-d-orages_4688461_3224.html

[9] https://fr.wikipedia.org/wiki/Marmite_norv%C3%A9gienne (2013)

[10] Papworth et al., “Evidence for shifting baseline syndrome in conservation”, Conservation Letters 2.2 (2009) https://doi.org/10.1111/j.1755-263X.2009.00049.x

[11] G. Popkin, “How much can forests fight climate change?”, Nature news (2019) https://www.nature.com/articles/d41586-019-00122-z

[12] C. Vincent, « La crise écologique impose une politique d’éducation à la nature plus ambitieuse » (2018), https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/12/20/la-crise-ecologique-impose-une-politique-d-education-a-la-nature-plus-ambitieuse_5400378_3232.html

[13] A. Grandjean, “Anthropocène : un diagnostic terrifiant” (2016), https://alaingrandjean.fr/points-de-repere/anthropocene-diagnostic-terrifiant/

[14] JM Jancovici, “Est-on nécessairement écologiste quand on est amoureux de la nature ?” (2001), https://jancovici.com/transition-energetique/occupation-des-sols/est-on-necessairement-ecologiste-quand-on-est-amoureux-de-la-nature/

[15] “World Energy Outlook 2019”, https://www.iea.org/reports/world-energy-outlook-2019/oil#abstract

[16] Wedemain, “Comment fabriquer un rocket stove, le réchaud à bois ultra-efficient” (2018), https://www.wedemain.fr/Comment-fabriquer-un-rocket-stove-le-rechaud-a-bois-ultra-efficient_a3187.html

Low-techs, solutions basées sur les écosystèmes, biologie évolutionniste, énergie/climat…

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