Texte préparé pour un guide sur l’écoblanchiment (greenwashing) en mode démonstration par l’absurde. Toute impression d’ironie* n’est que fortuite…

*les passages en italique ne sont pas ironiques, le reste à vous de juger ;)

Technologie

Les technologies de l’information vont en plus bientôt permettre de tout mesurer : capteurs partout et data à profusion, de quoi connaître en temps réel l’état de notre monde, et donc d’agir sur les points qui déconnent ! La nécessité d’extraire exponentiellement des matériaux de stocks non-renouvelables [8], de moins en moins concentrés, et de surcroît non recyclables [8], n’est qu’un détail face à la perspective de la “smart planet”. Nos nouveaux algorithmes d’intelligence artificielle résoudront ces inconvénients. Et n’écoutez pas les pessimistes qui vous font miroiter la dépense (supposée gigantesque) d’énergie associée ! Nul ne peut s’opposer au cours de l’Histoire, si nous ne développons pas tout ceci, les Chinois le feront et nous serons leurs esclaves ! Il est ainsi nécessaire de jeter tous ces Ivan Illich, Jacques Ellul, Schumacher et Mumford. Certes leurs prédictions (asservissement des technologies, non-soutenabilité) se réalisent pour l’instant, mais ils n’avaient pas anticipé l’avènement de la Singularité [8], les cons !

“Solutionnisme”

Quand j’entends dire que penser “qu’il y a forcément une solution” n’est pas prouvé, que c’est une croyance, les bras m’en tombent ! Qu’est-ce qu’ils voudraient ces gens-là ? Qu’on fasse le raisonnement inverse : sonder le réel et l’état du monde pour trouver des pistes réalistes ? Parler de leviers d’actions, d’opportunités concrètes ? Mais ça demanderaient d’impliquer tous les citoyens, de faire de la pédagogie ! Il faut raison garder, écoutons les experts qui nous fournirons des solutions, et qui nous permettrons en plus de continuer à faire du profit : c’est ça la démocratie.

Découplage de l’économie

Regardons encore les discours alarmistes : “il fallait consommer un baril de pétrole pour en extraire 100 en 1900, et de nos jours, on en obtient plus qu’une dizaine en moyenne avec le même baril brûlé (cf TRE, ERoEI en anglais).” Et c’est là qu’ils vous sortent leur histoire de “recouplage” [8], par simple esprit de contradiction, car ils n’aiment pas le découplage. A les écouter on dépendrait de plus en plus en notre capacité à capter de l’énergie [17] et des matériaux [22], et au système Terre dans son ensemble : du délire !

Effet rebond

Économie circulaire

De plus, lors du “recyclage”, les cas où le contenu est simplement mélangé aux autres déchets en bout de chaîne sont légions [18]. Les centres de tri fonctionnent bien sur certains déchets spécifiques, mais la détérioration de ces derniers (ou leur souillure) peut rendre le procédé inefficace. Il faudrait que chaque consommateur lave ses déchets plastiques et les jette d’une certaine manière (en évitant les mélanges par exemple) : vous imaginez le temps perdu ? Alors que des technologies de tri par faisceaux lasers émergent ? Il faut juste être patient.
Également, il paraît que très peu de déchets seraient recyclés, même les matières “simples” comme le métal [14] : et c’est là qu’on cible généralement les choix marketing, par exemple la peinture sur les métaux (conserves, canettes) qui obligeraient à des attaques chimiques polluantes et coûteuses, ou les verres colorés qui contiendraient des métaux rares divers en infimes quantités [8]. Enfin bon, il faut quand-même rappeler que ça ne représente en fin de compte même pas quelques centimes de $ par appareil, pas de quoi en faire un drame. Pour l’instant les déchets sont majoritairement incinérés, donc valorisés, certes avec émissions de carbone et polluants, mais l’autre solution serait de les enfouir sans récupérer d’énergie : faites votre choix ! Heureusement, on fait ça chez nos voisins pauvres, faut pas déconner. Et si tout ça ne vous plaît pas, libre à vous de devenir “zéro déchet” [19], mais venez pas faire la leçon à ceux qui n’ont pas le temps !

Enfin, les “macro”-plastiques ne sont pas l’unique problème : en analysant les eaux océaniques, on se rend compte que près de 50% des microplastiques sont “primaires”, càd qu’ils ne proviennent pas de la décomposition de plastiques plus gros, mais sont directement produits tels quels. D’où viennent-ils ? 1/3 provient des textiles synthétiques (lorsqu’on les lave en machine), un autre 1/3 des pneus des véhicules, un quart des poussières de villes et les reste en majorité des peintures sur routes et bateaux. [10] Et oui ! Tout ça s’use, il faut bien que la matière aille quelque part. Le recyclage ne peut pas dans tous les cas rendre un matériau de la même qualité qu’initialement, de plus cela requiert de l’énergie. Donc il faudrait arrêter de cibler sans cesse les industriels du plastique, puisqu’une grosse partie du problème est ailleurs : commençons par faire des pneus qui s’usent moins par exemple, en plus cela créera de l’emploi. Vous imaginez remplacer tous les pneus en circulation dans le monde ? Un défi rude mais enjouant !

Certains auteurs stipulent que la dégradation d’énergie limiterait la faisabilité d’une économie circulaire :

« Les analyses de cycle de vie (ACV) le confirment systématiquement : le transfert de pollution massif en amont et en aval du cycle de vie du produit ou du service technologique high-tech pérennise le paradigme extractiviste de notre société et disqualifie la fiction d’une économie circulaire. Au-delà de la multiplication des infrastructures d’énergies renouvelables et des objets numériques, dont l’usage mondialisé est extraordinairement énergivore, leur production massive suppose aussi une exploitation intensifiée de l’écorce terrestre et des humains pour extraire les métaux rares indispensables au fonctionnement d’une civilisation ultra-connectée. […] Avec la high-tech, l’espoir d’une économie circulaire s’éloigne à mesure que se complexifient les algorithmes, se miniaturisent les terminaux et se ramifient les infrastructures faisant appel à des métaux de plus en plus nombreux. Moins de 1 % des métaux indispensables aux nouvelles technologies, comme les terres rares utilisées dans les cellules photovoltaïques, les turbines d’éoliennes, les batteries et moteurs des véhicules électriques et les dispositifs d’éclairage, est recyclé à l’échelle mondiale [24] » [1]

C’est en fait assez démagogique : des tas d’études et de publications montrent que ça marche. Tant qu’il n’y a pas 100% de consensus sur son inefficacité, ça vaut le coup d’essayer de la mettre en œuvre. Un peu de foi en l’humanité, que diable !

Énergies

© “Un futur renouvelable” (écosociété) [21]

De tels discours sont très convaincants, mais on peut faire dire ce que l’on veut aux chiffres. On a pas le choix de développer à fond les ENR, DONC on va le faire : les perspectives de création d’emploi sont énormes. De toute façon c’est en attendant que fonctionne la fusion nucléaire : même si certains ironisent sur le fait que ce serait “l’énergie du futur, et ça le restera” [15], il faut garder la foi. Nos meilleurs chercheurs et ingénieurs sont sur le coup, et la concomitance avec d’autres révolutions scientifiques nous assurera de maîtriser enfin cette source infinie et d’assurer la paix mondiale, n’en déplaise à certains [16] !

Max Pnsrd
Low-tech lab de Montréal

Biblio :

[2] J.B. Fressoz, “L’Événement Anthropocène. La Terre, l’histoire et nous”, Seuil (2016)

[3] Brown et al., “Energetic Limits to Economic Growth” (2011), https://academic.oup.com/bioscience/article/61/1/19/303944

[4] Jevons WS. The Coal Question; An Inquiry Concerning the Progress of the Nation, and the Probable Exhaustion of our Coal-Mines. Fortnightly. 1866 Oct 1;6(34):505–7.

[5] TheShiftProject, https://theshiftdataportal.org/ (2020)

[6] Jancovici, “Vous êtes plutôt primaire, ou plutôt final ?” (2014), https://jancovici.com/transition-energetique/vous-etes-plutot-primaire-ou-plutot-final/

[7] Vidal, O., « Matières premières et énergie: Les enjeux de demain » (2018), ISTE Group. Voir aussi https://www.youtube.com/watch?v=TxT7HD4rzP4

[8] P. Bihouix, “L’age des low-techs”, Seuil (2014)

[9] Vincent Mignerot, “Hypothèse du renforcement synergique des énergies” (2017), https://vincent-mignerot.fr/renforcement-synergique-energies/

[10] Boucher & Friot, “Primary microplastics in the oceans”, IUCN (2017), https://www.iucn.org/content/primary-microplastics-oceans

[11] R. Heinberg, “Peak Everything” (2007)

[12] Nathanaël Wallenhorst, “La géo-ingénierie peut-elle modifier les trajectoires climatiques ?” in “Collapsus”, Albin Michel (2020)

[13] F. Schneider, “L’effet rebond” (2003), http://www.decroissance.qc.ca/sites/default/files/journal/Schneider_l_Ecologiste.pdf

[14] “Le gaspillage du recyclage”, reportage vidéo TVA, Québec (2019), https://www.tvanouvelles.ca/2019/09/21/le-gaspillage-du-recyclage

[15] “Dennis Meadows — Perspectives on the Limits of Growth: It is too late for sustainable development” (2012), https://www.youtube.com/watch?v=f2oyU0RusiA

[16] F. Roddier, « Le syndrome de la reine rouge » (2012), https://www.institutmomentum.org/wp-content/uploads/2013/10/le-syndr%C3%B4me-de-la-reine-rouge.pdf

[17] Jancovici, “L’énergie, de quoi s’agit-il exactement ?” (2011), https://jancovici.com/transition-energetique/l-energie-et-nous/lenergie-de-quoi-sagit-il-exactement/

[18] “Recyclage des déchets, les causes d’une crise mondiale”, Financial Times — Londres (2019), https://www.courrierinternational.com/article/recyclage-des-dechets-les-causes-dune-crise-mondiale

[19] “Adopter le zéro déchet”, https://www.zerowastefrance.org/passer-a-laction/adopter-zero-dechet/

[20] “Comment a évolué le concept d’énergie ?” par Etienne Klein (2017), https://www.youtube.com/watch?v=fKfwdsEwYfU

[21] R. Heinberg, “Un futur renouvelable”, traduit de l’anglais (2016), https://banq.pretnumerique.ca/accueil/isbn/9782897195359

[22] (en) EEB, “Decoupling debunked — Evidence and arguments against green growth as a sole strategy for sustainability” (2019), https://eeb.org/library/decoupling-debunked/

[23] “L’inquiétante trajectoire de la consommation énergétique du numérique”, The Conversation (2020), https://theconversation.com/linquietante-trajectoire-de-la-consommation-energetique-du-numerique-132532

[24] Selon le projet de recherche Aster (lancé en 2012) https://anr.fr/Projet-ANR-11-ECOT-0002

Low-techs, solutions basées sur les écosystèmes, biologie évolutionniste, énergie/climat…

Low-techs, solutions basées sur les écosystèmes, biologie évolutionniste, énergie/climat…